Mal-être au travail : et si le vrai problème était ailleurs ?
Il y a quelques jours, une femme est entrée dans mon cabinet parce que sa patronne me l’avait envoyée. Elle n’allait pas bien. Elle venait de perdre son mari et, naturellement, tout le monde pensait au deuil.
Et bien sûr, le deuil était là.
Mais tu me connais… quand quelque chose ne colle pas tout à fait, j’ai tendance à sortir ma petite loupe. Pas celle de Sherlock Holmes. Plutôt celle d’Enola Holmes. Parce qu’entre femmes, on sait quand même mieux où chercher.
Alors j’ai commencé à l’écouter.
Elle me parlait de son travail, de la surcharge, du manque de personnel, des clients, de sa patronne, de tout ce qu’elle devait gérer. Elle me racontait qu’elle anticipait constamment les problèmes, qu’elle réfléchissait déjà à ce qui pourrait mal se passer avant même que la journée commence.
Elle dormait mal et surtout, elle portait énormément. Même des choses qui, objectivement, n’étaient pas les siennes.
À première vue, on aurait pu dire : « Elle est simplement en épuisement professionnel. Son travail est trop lourd. »
Mais quelque chose me chiffonnait. Alors j’ai continué à chercher.
Et puis nous avons découvert quelque chose d’important : ce n’était pas seulement le travail qui lui faisait du mal.
C’était surtout ce qui se passait à l’intérieur d’elle lorsqu’elle avait peur qu’on lui fasse un reproche.
Parce qu’un reproche, chez elle, ce n’était jamais simplement :
« Tu aurais pu faire autrement. »
Non.
Ça lui faisait mal dans le corps. Elle se sentait nulle. Rabaissée. Inexistante. Comme si, soudain, tout ce qu’elle avait fait de bien ne comptait plus. Et derrière tout cela, il y avait une phrase :
« Je fais tout ce que je peux… et pourtant, ce n’est jamais assez. »
Alors elle faisait encore plus, elle anticipait, elle compensait et elle portait.
Et plus elle portait, plus elle s’épuisait. Tu vois le piège ?
On pourrait appeler ça de la conscience professionnelle, de la gentillesse, de la générosité, le fait d’être une femme sur qui on peut compter. Et ce sont de belles qualités. Mais parfois, ce qui ressemble à de la force est aussi une façon de se protéger. Et puis son mari est entré dans notre histoire.
Parce que pendant toutes ces années, il avait été celui auprès de qui elle pouvait déposer une partie de tout ce qu’elle portait. Elle rentrait à la maison, elle racontait sa journée, ses problèmes, ses inquiétudes. Il écoutait et la soutenait. Il était là et puis il est parti. Alors elle n’a pas seulement perdu son mari. Elle a aussi perdu, sans forcément s’en rendre compte, l’endroit où elle déposait une partie de son poids.
Et là, j’ai compris quelque chose. Le deuil n’était peut-être pas la source de tout ce qu’elle vivait. Il avait simplement retiré le coussin sur lequel elle déposait une partie de ce qu’elle portait déjà.
Alors je me suis dit :
Bon… il va falloir descendre d’un étage.
Et c’est là que l’enquête devient vraiment intéressante. Parce que sous cette femme qui porte tout, j’ai trouvé une petite fille. Une petite fille qui avait appris très tôt ce que cela faisait de ne pas être suffisamment regardée, suffisamment entourée, suffisamment rassurée. Sa maman était partie lorsqu’elle avait cinq ans. Sans véritable explication. Et tu sais ce que fait un enfant quand il ne comprend pas quelque chose d’aussi énorme ?
Il cherche une explication avec les moyens qu’il a. Et parfois, il finit par penser que le problème vient de lui.
Cette petite fille avait donc construit sa propre réponse :
« Maman est partie… peut-être parce qu’elle ne m’aimait pas. »
Et là, ma loupe s’est arrêtée. Parce que tout prenait soudain un autre sens.
Cette femme qui aujourd’hui cherche tellement à bien faire.
Cette femme qui donne énormément.
Cette femme qui supporte si mal les reproches.
Cette femme qui cherche tellement à être reconnue.
Cette femme qui porte les problèmes des autres.
Peut-être qu’une partie d’elle avait appris très jeune qu’il fallait faire, donner, aider, être gentille, être à la hauteur, pour être certaine d’avoir sa place.
Alors aujourd’hui, un simple reproche au travail pouvait réveiller quelque chose de beaucoup plus ancien. Ce n’était plus seulement :
« Mon travail n’a pas été apprécié. »
Cela pouvait devenir intérieurement :
« Je ne suis pas assez bien. »
Et son corps réagissait. Le stress montait. La poitrine se serrait L’injustice apparaissait.
Elle anticipait même les reproches qui n’étaient pas encore arrivés. Elle essayait de tout prévoir pour ne plus jamais ressentir cette douleur. Et c’est comme ça que se construit parfois le mal-être au travail.
Pas uniquement à cause du travail. Mais parce que certaines situations viennent toucher exactement là où ça fait déjà mal. Alors nous avons travaillé là-dessus Pas pour effacer cette petite fille. Pas pour lui apprendre à devenir moins sensible. Parce que sa sensibilité, son empathie, sa générosité, son implication… sont aussi ce qui fait sa richesse.
L’objectif était plutôt que la femme qu’elle est devenue puisse enfin prendre cette petite fille par la main et lui dire :
« Tu n’as plus besoin de mériter ta place. »
« Tu n’as plus besoin de porter tout le monde. »
« Et si quelqu’un te fait un reproche, ça ne change rien à ta valeur. »
Et tu sais ce que j’aime dans ce genre de travail ?
C’est qu’on arrive souvent avec quelque chose de très concret.
« Je vais mal au travail. »
« Je ne supporte plus ma patronne. »
« Je prends tout sur moi. »
« Je suis trop sensible aux remarques. »
Et puis, doucement, on soulève la partie visible de l’iceberg.
Et dessous, il y a parfois toute une histoire.
Une blessure émotionnelle. Une croyance. Un vieux mécanisme de protection. Un besoin qui n’a jamais vraiment été entendu. Ça ne veut pas dire que tout vient de l’enfance. Ça veut simplement dire que notre histoire influence parfois la manière dont nous vivons ce qui nous arrive aujourd’hui.
Et quand on comprend enfin ce qui se joue, on peut commencer à faire autrement, pas à devenir froide, indifférente ou à « s’en foutre ». Mais pouvoir rester sensible sans être submergée et faire son travail sans porter celui des autres.
Entendre une critique sans remettre toute sa valeur en question. Et peut-être, un jour, pouvoir simplement se dire :
« Ce qui m’appartient, je le prends. Ce qui appartient aux autres, je le leur rends. »
Et surtout :
« Je n’ai plus besoin de prouver que je mérite ma place. »
Alors si toi aussi, tu ressens un mal-être au travail et que tu ne comprends pas vraiment pourquoi, peut-être que tu n’as pas encore trouvé le bon endroit où chercher.
Parce qu’il y a parfois une histoire sous l’histoire.
Et parfois, il suffit d’une bonne question, d’un peu de curiosité… et d’une petite loupe de détective pour commencer à la découvrir.
Jessica




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